BELGIQUE-ITALIE ….   15 comments


Nous commémorons le   marchandage, voici 70 ans d’un  échange :   charbon contre des hommes.

Le sort de dizaines de milliers d’Italiens était scellé ; comme disent couramment les vieux mineurs italiens en Belgique : « l’Italie les avait vendus à la Belgique pour quelques sacs de charbon ».  Voici un recueil d’Anne Morelli sur le sujet  : A lire

http://www.journalbelgianhistory.be/fr/system/files/article_pdf/BTNG-RBHC,%2019,%201988,%201-2,%20pp%20083-130.pdf

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A GARDER BIS2

1946

Voici mes premiers contacts avec ces hommes(extraits de « Flash sur photos jaunies)

« Souvent, dans les promenades avec mes parents, juste après la guerre, nous passions en face de baraquements en bois ou en tôle qui se situaient près des charbonnages à la limite de Piéton et de Trazegnies.

  Un sentiment de vague insécurité, d’inconnu  me faisait presser les pas encore petits et, furtivement, je mettais la main dans la poche de mon père.  Il ne disait  rien, me regardait, souriait et pressait mes petits doigts.

Un jour pourtant, un homme puis deux ou plus, je ne m’en souviens plus, sortirent de ces sortes de hangars et invitèrent père à y entrer.

  Je constatai, avec étonnement, qu’il paraissait très bien les connaître ; ils l’avaient  appelé Emilio, mais pourquoi ?  Puisqu!il  se nommait Emile.  Je ne comprenais point cette langue dont ils usaient, elle me paraissait cependant belle et chantante à l’oreille.

Dès notre entrée, une odeur suffocante de poussière mêlée d’humidité, de sueur et chaleur fétide agressa mes narines.  Je n’osais respirer tant cela me répugnait.  Et pourtant, ils vivaient là dans une pièce mi-éclairée par un faible trait de lumière qui avec grand peine se frayait un chemin au travers d’une lucarne au manteau de suie et de saleté.

Sur une planche, servant de table, se trouvaient pèle mêle tasses en fer, bidons  et  petites cafetières d’eau  et, relégués dans un coin, des lits de camp recouverts de couvertures militaires  à la couleur vieillie.  Pour terminer l’inventaire, un feu à charbon entiché d’un long tuyau branlant  refoulait une fumée qui me raclait la gorge.

Je cherchais un enfant  avec qui jouer … une femme qui, peut-être, me prendrait dans les bras …  Mais non, rien que des visages d’hommes fatigués, aux yeux cerclés de noir, mal démaquillés.   Quelques paroles, beaucoup de gestes et surtout des lettres avec de gros cachets furent présentées ; mon père les plia et soigneusement les mit en poche.

J’avais hâte d’être au grand air  des champs.  Mille questions se bousculaient dans ma tête ; mon regard interrogateur fit sourire père et je n’allais plus tarder à connaître le  motif de cette visite.  Le tic familier de son nez faisait cligner les yeux et remonter la lèvre supérieure c’était le signe précurseur de paroles sérieuses :

  • Ce sont mes compagnons de travail, ils sont mineurs de  fond .  Ils viennent d’Italie.  Ils ont quitté leur terre, leur famille pour travailler ici et …

Mais un papillon passant, me fit lâcher la main de père. Je m’élançai vers lui, il se posa sur un coquelicot juste un instant, j’oubliais le moment passé  pour être toute à la joie de ce spectacle : la fleur, le vent léger et le papillon aux  ailes chatoyantes au soleil.

Seules les lettres me rappelèrent les hommes de l’autre pays et pour eux, je vis père écrire … écrire … et encore écrire.

De longs temps passèrent, parfois sur la pointe des pieds, ils venaient demander des nouvelles, leurs visages étaient toujours aussi mal lavés mais à présent  je pouvais les appeler par leurs prénoms.

Sans trop comprendre, j’écoutais leurs inquiétudes, leurs souffrances d’être loin des leurs ; et mère leur présentait un morceau de tarte au sucre ou au riz qu’elle venait de préparer et dont elle seule  avait le secret. Père les réconfortait.. Oui, elle viendrait bientôt cette autorisation.  Ce n’était plus qu’une question de jours et les familles seraient enfin réunies.  Ils pourraient même habiter dans notre village…  Et si c’était à côté de chez nous …  j’aurais de nouveaux amis … J’étais impatiente de fêter cet événement.

Puis ce fut comme une révolution, tout alla très vite (du moins dans ma tête), il y avait de l’électricité dans l’air,    on parlait fort, ces visages burinés s’étaient habillés de rire, de larmes, une bouteille d’eau de vie « chassart » était ouverte … Bref, on fêtait avec ces nouveaux amis leurs futures retrouvailles familiales.  La famille Léonardi était composée de sa femme et de trois garçons, elle habiterait la maison mitoyenne à la nôtre dont la sœur de ma mère était propriétaire (de la nôtre aussi d’ailleurs).  Je me mêlais, très excitée, à ces réunions de joie ; j’allais avoir de nouveaux copains !  Déjà, je connaissais leurs prénoms, le plus petit s’appelait Nino, il avait 3 ans,  il y avait Danillo âgé de 10 ou 11 ans et le grand frère Lino.

Comment décrire le jour mémorable de leur arrivée ?  Maman avait fait un simple repas  arrosé comme il se doit.  L’argent était rare chez nous mais pour cet événement au diable les économies.

Ils étaient là, fatigués, Nino pleurant sur les genoux de son père, Danillo, timide, ne voulant pas dormir ; Lino, à côté de sa mère,  allait enfin  retransmettre cette mission de responsabilité  qu’il avait accomplie lors de l’absence de son père.

Le gros dictionnaire, celui  que je portais à grand peine, avec ses pages roses  réservées aux mots latins nous fut, bien sûr, tout à fait inutile.  Mais les regards, les gestes du cœur oh ! Combien nous en saisissions  le sens !  Et ce moment devint, pour nous tous, privilégié et inoubliable.

Danillo, par ce beau jour, était entré dans ma vie.  Il m’appela bien vite ‘Rosetta’ sans doute la traduction de Josette ?  J’appris rapidement quelques mots d’italien et nous fîmes un doux mélange de nos langues latines. …Sans doute, un jour, je partagerai avec vous, dans son intégralité:  Flash sur photos jaunies

15 réponses à “BELGIQUE-ITALIE ….

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  1. Bonsoir Josy, Merci pour votre texte et la part d’intime qu’il livre. En terme de marchandage, je crois que la France du charbon avait le même type de contrat : les sociétés minières avaient passé des accords avec l’Etat polonais pour une livraison de main d’oeuvre à bas coût,au début du XXème l’ancien siècle que les moins de 15 ans ne peuvent pas connaitre. Au fait, si je vous le dire très fort je le ferais : j’ADORE la nouvelle photo d’accueil de votre site et le texte en prime. Bien à vous et bonne semaine.

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    • Merci de votre passage et de votre commentaire important. Je suis heureuse que la photo d’accueil (faite sur la digue de Nieuport, il y a quelques années)(cette oeuvre est à présent dans une autre ville du pays) vous plaise. Je vous souhaite une semaine riche en découvertes agréables. Bien à vous !

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  2. DU trafic d’etres humains…Il est dommage que l’histoire n’enseigne rien… Quand on pense qu’en Italie après de tels drames vécus par leurs compatriotes il puisse avoir…du racisme vers d’autres nationalités!!!..

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    • Je dirais que l’on fait fi de l’enseignement de l’histoire ! Et que ce n’est pas qu’en Italie (malheureusement) que le racisme existe… Gros bisous à toi ma très chère amie romaine ! ❤

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  3. J’ai connu non loin de ma ville dans les années 70, un quartier plus ou moins abandonné en périphérie. Là se trouvaient un quartier fait avec des baraquements en tôle ondulée, quartier que les gens qui passaient à côté l’avaient nommé « Tonneauville ». Dans ces « baraquements » vivaient hiver comme été par tous les temps des nord-africains venus travailler sur les chantiers en France. Les gens en avaient peur et ils évitaient ce «quartier» insalubre parce que ses habitants étaient soit disant dangereux.
    Un jour, avec des copains étudiants nous sommes allés les voir pour leur souhaiter la bonne année. Ils furent d’abord méfiants et, tout en nous encerclant, nous posèrent bien des questions pour connaitre nos intentions. Quand ils ont compris que nous venions avec des intentions pacifistes, ils nous ont fait renter dans un de ces baraquements dans lequel il faisait glacial malgré le chauffage de fortune installé là. Leurs conditions de logement étaient innommables et nous avons découvert la vraie signification du mot misère.
    Pourtant ces gens, des Algériens, nous ont invités à rester avec eux et nous ont offert un thé à la menthe avec des gâteaux de leur pays qu’ils ont partagés avec nous.
    Si tous leurs voisins qui habitaient à une centaine de mètres d’eux en avaient fait autant, sans doute que ces gens auraient été logés décemment plus rapidement sous la pression du voisinage. Un relogement qui se fit seulement trois ans plus tard !

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  4. Ce billet est un témoignage émouvant. Il est la preuve que quelque soit l’âge tout ce que nous ne comprenons pas nous intrigue ou, au pire nous inquiète. Ce n’est que par la suite que vient se greffer à cette méconnaissance de l’inconnu les préjugés.
    Ton témoignage me rappelle ce que j’ai vécu étant enfant. Il y avait dans ma rue des voisins arrivés d’Espagne. Ils ne parlaient pas notre langue quand ils se parlaient entre eux, discutaient avec peu de gens et leurs enfants avaient des prénoms pour moi étranges : Angel, Carmen et Cristobal. Tout cela nous inquiétait, mes frères et sœurs et moi.
    Un jour mon papa a eu besoin de conseils pour refaire un mur : il s’est adressé à ce monsieur qui était maçon. Le monsieur est venu avec ses enfants et pendant qu’il discutait avec mon père, nous avons joué avec ses enfants en constatant qu’ils parlaient français comme nous ; ces enfants étaient comme nous finalement ! J’ai retrouvé les deux fils dans mon école à la rentrée suivante.
    Dans l’autre rue, vivaient des gens d’origine italienne, les Padierna. Le père était peintre céramiste, un artiste qui avait décoré sa façade devant laquelle j’étais en admiration. Nous avons fait connaissance avec eux par le plus grand des hasards : alors que mon papa et le père s’étaient unis pour fabriquer une décoration géante pour la fête communale, nous avons été rejoints par les enfants. Il s’en est suivi des visites régulières chez eux pour jouer avec les cinq enfants.
    Plus tard, mon papa, directeur du commerce international dans une usine sidérurgique dépendant de Wendel m’a emmené la visiter. Là, j’ai découvert beaucoup d’ouvriers métallurgistes avec des noms bizarres qui, parfois, se parlaient entre eux dans une langue étrangère : il s’agissait de Polonais. Après le moment de surprise, je me suis retrouvé avec l’un d’eux qui m’a expliqué comment fonctionnaient l’aciérie et la tréfilerie.
    Plus tard je me suis retrouvé au lycée avec un fils d’un de ces Polonais. Il est devenu un des mes quatre meilleurs copains puis devenu un ami et cela dure depuis plus de 40 ans.
    Si nous n’avions pas vaincu notre peur et notre inquiétude, nous n’aurions jamais fait ce pas vers eux ou les aurions évités. Ce ne fut pas le cas et cela a aidé mes parents à nous inculquer à chaque fois les notions de tolérance et d’acceptation de l’autre même s’il diffère par la langue, le nom ou la couleur de peau.

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  5. Et bien zut alors ! Le commentaire que j’avais laissé hier soir a disparu. Dommage : il témoignait aussi du même genre d’expérience.

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  6. Beaucoup d’européen ont été déplacés pour travailler dans les mines et aussi repeupler les campagnes après la 1ère guerre mondiale.
    j’ai vécu dans un village où toutes les fermes ou presque étaient à des belges venus s’installer mais eux avaient des conditions de vie assez bonnes et leur descendance est devenue la partie riche du village grâce à leur travail.
    Je sais même que le fils de l’un d’entre d’eux est devenu le maire.
    Bon week-end

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  7. Lu avec intérêt Josy ! J’ai aussi apprécié ! Bon week-end tout entier ! Bisous♥

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  8. Emilio c etait pour ma famille pepere Et tante bertha tes parents ont aides mes parents des leur arrive e en Belgique les on conseille Et guides pour moi c etaient mes grands parents Je n oublierais jamais l aide qu ils ont donne au Petit Rocco. Merci

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